Sur le chemin, en route vers Educaterre

Aujourd’hui, je pars à la rencontre de l’association EducaTerre.

Au volant de ma petite Fiat Panda, je trace la route en direction de Bex. Je suis un peu stressée.

Je me réjouis de faire la connaissance des deux personnes qui m’attendent et d’en savoir plus sur ce projet inspirant, et en même temps j’angoisse à l’idée de me coller à cet exercice de l’interview. Rédiger un article, ce n’est pas mon métier. Je suis éducatrice de l’enfance depuis bientôt vingt ans, et jeune directrice d’une UAPE (unité d’accueil pour écoliers) en pleine ville de Montreux.

Si je suis là, c’est parce qu’Entreprendre Transition m’a séduite par les valeurs qu’elle cultive, et parce que j’aime aussi mettre en lumière des projets qui s’accordent avec les miennes (de valeurs).

Bref, au volant de ma Fiat Panda, je me sens un peu stressée car je ne visualise pas très bien où se trouve ce lieu mystérieux et je ne suis pas en avance…

Vais-je poser les bonnes questions ? La demi-heure prévue ne sera jamais suffisante pour leur poser toutes les questions que j’ai notées, je pense déjà à prévoir un 2ème entretien…

…oui, mais quand vais-je le programmer cet entretien, je suis déjà tellement occupée avec mon nouveau job… mon Panda Sound System crache un air de For What It’s Worth de Buffalo Springfield….je m’allume une clope (oui j’adore fumer en roulant, c’est très mal) ….

…En même temps, je me dis que c’est justement ce nouveau job qui me donne encore plus envie de poursuivre l’exploration du monde si vivifiant que celui des entreprises collectives visant tout simplement à se projeter dans un monde meilleur.

Mais dans quelle nouvelle aventure me suis-je embarquée ? Vais-je réussir à accomplir ma mission ?

Je m’accroche au volant, surprise d’entendre ma propre voix dire : « Tu es sur le bon chemin, sinon tu ne serais même pas là. »

C’est vrai ça ! Ce qui compte finalement ce n’est pas la destination mais le chemin.

Et oui ! Je ne suis pas arrivée là par hasard. Depuis 2003, sans trop savoir comment, je me suis sentie à ma juste place auprès des enfants et de leur famille, tentant de leur partager un peu de ma joie de vivre dans cette drôle d’aventure qu’est la vie. 

Leur transmettre de jolies valeurs avec des outils pratiques pour les aider à grandir dans ce monde d’adultes ! S’ils affinent leur identité, affûtent leur esprit critique et développent un sens de l’intelligence collective respectant tout être vivant sur cette terre, alors le monde deviendra meilleur !

Tout un programme !

DEMAIN, UN MONDE MEILLEUR ?

C’est seulement en 2018 que j’ai eu le déclic durable. Une confiance en mes actions, mes valeurs, mes convictions et mes croyances. Et bien sûr, en ce monde meilleur auquel j’ai toujours cru. Un vent de Liberté chérie  souffle dans mon sound system…

Ce qu’on appelle la congruence (quel bien vilain mot pour un si joli sens !), je l’ai éprouvée à la lecture du livre de Bénédicte Manier, Un million de révolutions tranquilles (2012). Cet ouvrage fut l’une des sources d’inspiration de Cyril Dion pour la réalisation de son film Demain (2015).

Dès ce moment, j’ai compris que j’avais choisi le bon chemin, ou plutôt que c’était lui qui m’avait choisie.

Sur ce chemin, je suis partie à la rencontre d’êtres inspirés et inspirants, à l’esprit libre ; des créateurs de vie pour qui la promesse de partage est la plus grande des richesses.

Des lieux de découvertes pour les plus curieux, de dialogue pour les moins timides, où la transmission de savoirs est monnaie locale.

Même s’il est lent et qu’il y a souvent des tempêtes qui sablotent (oui j’aime bien inventer des mots) son roulement, le mouvement est là, permanent, avec au pilotage un million de révolutionnaires tranquilles, « des hommes et des femmes qui inventent ce qui pourrait être le monde de demain : plus écologique, participatif et solidaire. »

Je vois une jolie ferme avec des poules, selon mon GPS je serais presque arrivée, je m’arrête sur le bord du chemin, je suis à un croisement de routes au milieu des champs, la vue est renversante, à 360 degrés, les Dents-du-Midi en fond d’écran.  Je sors faire quelques pas et je vais dire bonjour aux poules. La ferme ne ressemble en rien à une pépinière ! Je reprends la route et me concentre un peu mieux que ça pour trouver ma destination. Je quitte peu à peu les grands espaces des plaines où quelque part au loin se trouve le premier verger de la Fondation Opaline. La vue se rapproche, les Dents-du-Midi s’effacent pour laisser entrer un vent de fraîcheur à travers les fenêtres ouvertes de ma Fiat Panda. Nous sommes le vendredi 26 mars, le soleil est déjà en dessus de ma tête, je sens sa chaleur sur ma peau, le temps est splendide. Je roule doucement entre la Gryonne et le hameau des Dévens. Face à moi se dresse la colline du Montet, vêtue de châtaigniers, vignobles et clairières. Elle abrite sur ses terres le sentier du sel qui remonte jusqu’à Antagnes. Je me rapproche, voilà un petit chemin caillouteux. Je roule à 2 à l’heure pour ne pas faire trop de bruit, car ici tout est très calme et paisible. Je ne me sens plus du tout stressée. J’éteins la musique qui murmurait Naturaleza.

LA PEPI DES DEVENS

Deux femmes sont assises devant la maisonnette, un petit garçon joue aux alentours. Elles me sourient et me font signe de me garer un peu plus loin sur une petite place où trône une belle roulotte.

Je me sens vraiment bien, cet endroit me calme, c’est comme s’il me transmettait son énergie terrestre. Une sorte de tête de Méduse sculptée dans le bois est appuyée contre une vieille charrette postale. Elle me regarde, le sourire en coin sans que je ne me change en pierre !

Mes deux hôtes discutent près d’un petit étang où semblent scintiller des milliers de petits têtards.

Et oui, la saison des Anoures a commencé. 

Il est question de refaire la mare car l’eau ruisselle trop et la discussion démarre tout simplement autour de la vie qui grandit, là juste sous nos yeux, en ce début de printemps et nous amène au sujet du jour : la nature et l’éducation. « Ici ça fuse ! » dit en riant Maude Mancini, heureuse propriétaire de ce lieu enchanteur, appelé familialement, La Pépi.

Nous marchons ensemble à travers des buttes de permaculture. J’aperçois une sorte de crinière de lion, c’est l’entrée d’un canapé style forestier. Je m’amuse d’y trouver par terre un téléphone portable, vestige de l’ère industrielle devenu jouet pour enfant.

 

Nous y voilà…Les enfants trouvent ici un terrain de jeux en pleine nature, qui dès la rentrée du mois d’août prochain accueillera les premières classes de l’Antenne Chablais de EducaTerre, une école pas comme les autres…

L’ECOLE EDUCATERRE (ANTENNE DU CHABLAIS)

Cette école ne se substitue pas à l’école publique conventionnelle, comme le relève Émilie Tallat, bénévole de l’association EducaTerre, en charge de la communication, et il faut absolument complémenter cette offre avec celle de l’école publique, où les enseignants font un boulot magnifique et donne tout autant la possibilité aux écoliers de découvrir la nature. L’heure est à la réflexion sur le rôle de l’école dans notre société.  C’est le sujet qu’aborde le film Futur simple de Berenice Stagnara et Adrien Zemour (2018), une des sources d’inspiration de EducaTerre. Ce film, tourné dans une vingtaine d’établissements scolaires donne la parole à des enseignants des quatre coins du monde, et tente de répondre à la question : Quels enfants allons-nous laisser à la planète ?  Il ressort de cette enquête que le fait de dialoguer, de redonner une place au corps dans l’apprentissage, de cultiver l’empathie et d’observer la nature sont autant de compétences utiles pour la construction d’un monde meilleur.

L’école comptera deux enseignantes et vise une classe de douze élèves de 1-2H et douze élèves de 3-4H. (Donc de la 1ère à la 4ème primaire du cycle scolaire, pour des enfants âgés d’environ 4 à 8 ans)

L’enseignement se fera par degré bien sûr, et il y aura également des moments où les deux classes se retrouveront ensemble pour explorer les bienfaits d’un apprentissage entre âges différents et vérifier à quel point les occasions de se côtoyer pour des enfants d’âges différents sont précieuses pour leur développement physique, social, émotionnel et intellectuel.  Selon la théorie de Peter Gray le mélange des âges est une clef de la diffusion rapide des savoirs parmi  les enfants et favorise le sentiment d’appartenance à un groupe, le sens de la responsabilité des plus grands vis-à-vis des plus petits, l’auto-éducation qui se fait naturellement entre eux et le développement de leur identité. Dans nos environnements scolaires conventionnels, où règne la ségrégation par âges, trouver des moyens détournés pour faire se côtoyer les enfants plus âgés et les plus jeunes est sans doute essentiel si l’on veut développer les capacités d’empathie et de compassion des enfants. » [1]  

Educaterre

Cette configuration mixte offre des repères à l’enfant. Un jour il est le plus petit de son groupe, et un jour le plus grand. Il peut ainsi se mettre facilement à la place de l’autre, apprendre à adapter son langage, ses gestes, et développer sa capacité à dialoguer.

FINANCEMENT DE L’ECOLE

Je mets brillamment les pieds dans le plat en questionnant mes hôtes sur l’accessibilité à cette école pour des familles au niveau socio-économique bas.  En effet, j’avais mal lu les conditions d’inscription. L’écolage n’est pas de CHF 600.- par année minimum mais bien de CHF 600.- minimum par mois… Minimum, car le montant est équilibré selon les revenus des parents.

L’atmosphère se resserre un peu, l’argent semble comme toujours être le sujet sensible dans tout projet naissant, d’autant plus lorsqu’il poursuit des buts humanistes et écologiques visant la durabilité du vivant.

Vaste sujet ! lâche Maude, bien sûr que la question de l’accessibilité a été abordée, mais à un moment donné il fallait bien qu’on se lance. 

Émilie : La réalité c’est que toutes les écoles de ce style sont privées donc payantes. Pour que ce genre d’école soit accessible à tout le monde et donc plus juste et équitable pour tous les enfants, il faut que le public reconnaisse ce genre de lieu. Mon opinion c’est que plus il y aura des projets comme ça qui vont naître, plus le public devra se questionner par rapport à sa pratique et reconnaître la plus-value de tels projets.

PENSEZ-VOUS QUE CE PROCESSUS DE RECONNAISSANCE S’EST ACCÉLÉRÉ CES DERNIERS MOIS ?

Émilie : Oui très clairement, le processus de démocratisation de ce genre d’enseignement s’accélère, grâce à une meilleure visibilité, comme ce fut le cas lors de la diffusion en fin d’année 2020 par l’émission « Passe-moi les Jumelles » du reportage « La Forêt pour école ». 

Donc le public a son rôle à jouer, et les politiques ? De tous temps, ce sont les individus qui se sont mis en mouvement pour faire évoluer les lois et renverser les diktats qui semblaient jusqu’ici immuables. Se mettre en mouvement, c’est donc bel et bien se responsabiliser, sortir de sa zone de confort et questionner les normes, histoire de les rendre plus conformes aux besoins des individus. A quand un update de notre système scolaire pour être plus aligné avec les besoins de nos enfants modernes ? Il faut donc du courage, oui, pour se lancer dans une aventure comme celle de EducaTerre, hors des sentiers battus par le mainstream ! Et de la persévérance, ajoute Émilie, ne pas baisser les bras au premier problème rencontré.

Pour le financement, au-delà de l’intérêt grandissant du public, il y a bien sûr tout un travail de recherche de fonds, mécénat et de subventions qui est démarché pour permettre de réduire l’écolage afin de le rendre plus accessible.

Pour le moment, l’association ne reçoit aucune subvention, ni de la Commune, ni du Canton, ni de l’État. La courageuse équipe se lance donc en autonomie totale et compte en grande partie sur les entrées d’argent du crowdfunding lancé début avril et qui a récolté CHF 26 000.-pour financer la mise en route de cette école hors du commun.

Nous continuons de marcher au milieu des buttes de permaculture tout en abordant les questions passionnantes de la gestion d’EducaTerre, et celles plus épineuses de son financement et donc de son accessibilité pour des familles aux revenus plus modestes…

Comme par magie, et pour détendre l’atmosphère, une cuvette de WC trônant au milieu du paysage, probablement utilisée comme marmite pour la soupe aux herbes dont seuls les enfants connaissent la recette, par sa présence insolite en ces lieux de recueillement, vint nous ramener à ce qui nous réunit ici et maintenant : la nature et l’éducation.

Je leur parle brièvement de mes sources d’inspiration, la Recyclerie de Paris, ancienne gare réhabilitée en tiers lieu qui trône dignement Porte de Clignancourt, en pleine effervescence urbaine. J’évoque ma rencontre avec Sophie Rabhi en Ardèche au Hameau du Buis. Comme mes deux hôtes, elle y a créé sa propre école, la Ferme des Enfants qui, depuis plus de 20 ans, a démontré son efficience au niveau éducatif.

D’un subtil assemblage de différentes références en pédagogie et communication, telles que, entre autres, Maria Montessori, Rudolf Steiner, Marshall B. Rosenberg, Alice Miller, Alexander S. Neill, Peter Gray, la fille de Pierre Rabhi a su réinventer sa propre pédagogie : la pédagogie girafe. Pas seulement parce qu’elle s’appelle Sophie mais aussi car la girafe est avec la baleine bleue le mammifère qui a le plus gros cœur proportionnellement à sa masse corporelle.

L’INTELLIGENCE COLLECTIVE AU SERVICE DU PROJET

A la question : quelles sont les principales difficultés rencontrées pour la mise en œuvre de votre projet, Émilie reformule en riant :  à quel niveau ? Au niveau humain ou au niveau terrain ?  Car pour obtenir les autorisations d’exploiter et pour lever des fonds, le chemin est semé d’embûches.  Il ne faut pas baisser les bras au premier refus et savoir s’entourer des bonnes personnes, clament presque en cœur mes deux hôtes. La recette ? Créer une équipe solide et solidaire avec une dynamique de renouvellement pour permettre une mise en mouvement qui se régénère continuellement. Un cercle vertueux, nous murmure Maude Mancini, « où chaque membre de l’équipe insuffle tour à tour sa motivation. Ça permet de garder un bon niveau d’efficacité. »

Pour assurer la pérennité du projet, le groupe doit se densifier, ajoute Émilie.

Le vieil adage africain : Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin, résume donc en toute simplicité, l’essentiel du principe d’intelligence collective.

L’HOLACRATIE C’EST QUOI ?

La question de la gestion de EducaTerre est évoquée. La vaillante équipe explore le système de gouvernance partagée, basée sur la responsabilisation de chacun de ses membres. Si comme moi vous ne connaissiez pas encore le terme étrange « holacratie », voici la définition qu’en donne le mouvement des colibris : « L’holacratie qui provient des mots grecs « holos » désignant « une entité qui est à la fois un tout et une partie d’un tout » et de « kratos » signifiant « pouvoir ». Il s’agit donc de donner le pouvoir de gouvernance à l’organisation elle-même plutôt qu’aux egos de ses membres. En effet, l’holacratie est un système de gouvernance qui s’appuie sur des principes innovants et opérationnels pour permettre de faire émerger l’essence, la capacité d’innovation et le potentiel collectif de l’organisation en la libérant des peurs et des ambitions individuelles. »

VOUS ÊTES COMBIEN POUR ENTRETENIR TOUTE CETTE PEPINIERE ?

Maude :  Nous sommes deux co-propriétaires, mais sur le terrain, je travaille seule avec plein d’aides par-ci par-là, grâce notamment aux journées d’Entre-Aide qui sont organisées ponctuellement. D’ailleurs, la  prochaine aura lieu le samedi 5 juin.

Je note dans mon agenda.

Après avoir traversé un chemin fait de constructions, recoins, cachettes et cultures, nous arrivons dans un lieu magnifique ! La Serre…ici un air de tropiques nous réchauffe instantanément…

photo_12_vue globale de la serre (1)

Émilie part à la recherche de son fils, 4 ans et demi qui certainement explore mille et une aventures dans ce terreau propice à la découverte.

Ce petit bonhomme est déjà bien autonome pour son jeune âge et il nous rejoint dans la serre, intrigué par ma présence…

Cette serre est le haut lieu de rassemblement ou de recueillement selon les activités proposées à la Pépi par Maude : des cours de yoga, une sieste, des ateliers pour enfants, tout ici invite à l’alignement de la terre et du vivant… 

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La genèse du projet et son développement futur

DE QUELS HORIZONS VENEZ-VOUS CHACUNE POUR ÊTRE ARRIVÉES ICI TOUTES ENSEMBLE ?

Émilie : De profession, je suis animatrice socioculturelle, et moi la pédagogie dans, par et avec la nature, je la connais un peu, j’ai suivi une formation à Silviva

J’ai fait mes premiers pas ici à Bex avec Maya, avec « A fleur de Terre » qui organise des groupes de jeux en forêt, j’ai fait des animations avec elle et elle m’a prêté le lieu pour organiser des activités avec des jeunes de Lausanne quand je travaillais dans des centres de quartiers. J’avais envie d’ouvrir l’accessibilité à cet environnement à de jeunes urbains. Ensuite, je suis retournée dans le Jura bernois, j’y ai retrouvé une amie d’enfance du scoutisme et cela m’a semblé très clair que je devais créer quelque chose en lien avec la nature et mon métier dans mes terres d’origine. De là est née, l’association « Ô bois » il y a deux ans. Cette association propose des animations en forêt et des groupes de jeux réguliers. Voilà mes premiers pas là-dedans, mais cela fait longtemps que cette trajectoire se dessine, j’ai vingt ans de scoutisme derrière moi, la nature m’habite depuis mon enfance.

En juillet 2020, je suis revenue ici à Bex, je me suis rapprochée de Maude qui est la maman de jour de mon fils. Le fait d’être maman a aussi été un moteur dans ma démarche avec EducaTerre.

Je suis venue à une séance d’information pour l’école ici à la Pépinière, l’été passé et j’ai vu que j’avais sûrement des compétences pour aider l’association.

ET TOI MAUDE, TU T’ES ENGAGÉE DANS CETTE PEPI CAR C’EST TON METIER ?

Maude : Non, pas du tout ! C’est ma transition personnelle qui m’a amenée à rencontrer ce terrain !  

J’ai une formation d’employée de commerce chez Nestlé ! Après mon apprentissage, je suis partie voyager. J’avais besoin de me reconnecter à la nature, à ma nature. A mon retour de voyage, c’était très clair pour moi que je ne me voyais pas passer mon temps derrière un ordinateur à bosser pour une entreprise dont je ne partage pas les valeurs. Alors j’ai commencé à travailler avec les enfants, comme nounou chez les familles, cela m’est apparu comme une évidence : être avec les enfants, ça te reconnecte assez vite avec les bases de la vie, l’émerveillement, la naïveté, la simplicité. Quelques années plus tard, j’ai rencontré la Pépi à travers mon frère et un ami. Grâce à eux et tant d’autres personnes, j’ai appris et j’apprends encore à vivre autrement via ce coin de paradis..

J’ai racheté la Pépi en copropriété en 2018 et ce lieu commence à se faire connaître. Il accueille des associations ou des gens individuellement qui proposent des projets en lien avec l’éducation, la santé et le bien-être dans la perspective d’une transition.  

Les fondatrices de EducaTerre Chablais sont venues me trouver pour me parler du projet de l’école, et ça m’a complètement inspirée, car il s’inscrit tout à fait dans la lignée des valeurs de ce terrain.

Quant à moi, je ne suis pas dans la posture de la propriétaire qui loue juste son terrain, mais dans une dynamique participative pour faire émerger un projet qui s’aligne avec mes valeurs.

QUELS SONT VOS CONSEILS POUR ENCOURAGER LES GENS A SE LANCER ?

Émilie : Rêver ! C’est là que ça commence. Il y aura toujours des réalités et des gens autour de vous pour vous décourager, et du coup ça coupe le rêve, donc première chose : rêver, et deuxième chose : persévérer !

Ensuite, Bien s’entourer et en bon nombre, aller chercher les bonnes informations et surtout trouver les personnes ressources.

Enfin, accepter que la pression fait partie de la création.

En résumé, ce sont nos rêves qui motivent le projet que nous créons, les rencontres alimentent cette motivation et nous donnent le courage d’avancer.

A cet instant, je fus surprise d’entendre ma voix dire à nouveau tout haut cette pensée qui m’avait traversé l’esprit alors que j’approchais de ce lieu enchanteur : Ce qui compte finalement ce n’est pas la destination, c’est le chemin.

Et le chemin se crée en marchant, me répond Maude.

Je me tourne vers elle, touchée par sa manière de parler de son lieu comme s’il était un être à part entière…qu’elle a rencontré…

QUELLES ONT ÉTÉ TES CONTRAINTES POUR ARRIVER JUSQU’ICI, DANS CE LIEU ? 

Maude : Je pense qu’il s’agit d’un processus : renoncer à certaines choses, à un certain confort. Remettre en question nos besoins, les simplifier, réduire les charges. Dans mon cas, ce qui m’aide à faire des choix est cette envie, cet appel à donner du sens, une profondeur qui nourrit mon âme en me reconnectant à la terre, aux choses basiques de la vie.  

Dans ce processus, une des contraintes dont il faut aussi tenir compte est notre capacité à encaisser les coups, car ce chemin est loin d’être un long fleuve tranquille : comment déterminer de quoi nous avons vraiment besoin dans un monde qui nous a fait croire depuis si longtemps que tant de choses inutiles nous sont indispensables… ? Nous avons fini par accepter nous-mêmes ce conditionnement. Pour nous en défaire, le chemin est celui que nous choisissons de parcourir, quitte à parfois le réinventer.

TU PARLES DE TON LIEU COMME D’UNE ENTITE, COMME SI C’EST LUI QUI TE GUIDE…

Oui, je le comprends comme ça ce terrain. Depuis que je le connais, il appelle les gens dont il a besoin. Parfois, ce sont des personnes créatives, ou d’autres qui n’ont pas peur de bosser physiquement, d’autres encore qui amènent des gens, des liens sociaux. Certaines personnes font tout ça en même temps, selon leur possibilité, selon les périodes, pourrait-on dire, selon les saisons de vie de ce bout de terre et des humains qui l’accompagnent.

C’est organique et vibratoire, c’est vivant.

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Je confirme, ici, tout est une invitation à la découverte et au bien-être dans un rythme, serein, loin du brouhaha urbain. A croire qu’ici on ne peut pas se sentir stressé.

D’ailleurs, le chat posé un peu plus loin, à l’ombre d’une brouette, en est la preuve vivante….

En le regardant j’ai dit : Un vrai petit pacha ce chat !

A ces mots, le félin s’est levé et est venu vers nous tout tranquillement…

Elle s’appelle Pacha, me dit Maude.

En voilà une qui porte bien son nom.

QUELLES SONT VOS SOURCES D’INSPIRATION POUR L’EDUCATION ?

Émilie : le premier mot qui me vient spontanément à l’esprit c’est l’expérimentation, pour moi c’est vraiment ça la source d’inspiration : laisser l’enfant évoluer librement dans un cadre sécurisé, qu’il puisse expérimenter, toucher, sentir, et grandir en respectant la nature et donc en se respectant lui-même…

Et si je dois citer un auteur, c’est Sarah Wauquiez. On s’est beaucoup inspirées de son livre pour créer notre association Ô bois dans le Jura Bernois.

Le livre « L’école à ciel ouvert »  qu’elle a co-écrit avec Nathalie Barras et Martina Henzi, est même distribué dans les classes vaudoises. Soutenu par Silviva et le WWF, il fourmille de conseils pratiques et instaure une réelle pédagogie de l’éducation enfantine à l’extérieur. [2]

Ma pensée s’échappe un instant et je visualise les enfants que je côtoie tous les jours en train de mettre les mains à la terre et de jouer librement dans ce joli paradis, à moins de 30 minutes de Montreux. L’idée de créer un réseau entre les institutions se profile…. J’ai toujours eu à cœur à ma petite échelle d’amener la nature en ville, ce serait chouette aussi d’amener les jeunes de la ville dans la nature pour s’immerger et surtout changer d’air, apprendre et se reconnecter avec la terre.

EST-CE QU’EN DEHORS DU PROGRAMME SCOLAIRE, IL Y AURA DES ACTIVITÉS PROPOSÉES AUX FAMILLES OU PROFESSIONNELS DU TRAVAIL SOCIAL ?

Émilie : EducaTerre Chablais c’est plus qu’une école, c’est porteur d’un concept. En l’occurrence, le premier grand projet qui s’est mis en place c’est l’école après il y a d’autres choses qui peuvent se créer. Pour l’instant, les ressources humaines ne sont peut-être pas encore suffisantes pour développer plus d’activités.

COMMENT L’ANNONCE DE L’OUVERTURE DE CETTE ECOLE A ÉTÉ ACCUEILLI PAR LE PUBLIC ?

Émilie : On a clairement senti un engouement. C’est incroyable le nombre de partage sur les réseaux sociaux, et comme l’information circule vite. Pour notre projet dans le Jura Bernois, nous n’avons pas eu autant d’intérêt de la part du public, mais le contexte est différent, on est dans un milieu rural, la nature c’est la norme, donc les activités en nature c’est un peu le quotidien des gens, ils n’y voient pas de plus-value.  Mais ici, c’est impressionnant comme ça a pris, je pense que c’est parce qu’il s’agit d’une école, et du coup ça concerne vraiment tout le monde, l’école on est obligé d’y aller.

EST-CE QUE VOUS PENSEZ QUE LE COVID A INFLUENCE LE PUBLIC ?

Maude : c’est dur à dire…disons que oui, cette situation a amené des réflexions sur : où, quoi, comment on vit ! Bien sûr, on aimerait bien que la prise de conscience soit plus intense et plus rapide, mais je pense que oui ça a amené des réflexions. Pourquoi inscrire nos enfants dans un lieu où ils seront la plupart du temps enfermés ? Là où on se refile d’autant plus les microbes… Peut-être que les mentalités changent aussi, les gens osent plus se détacher de la norme. Mais à quel prix ? Il y a ceux qui peuvent se permettre d’avoir ce genre de réflexions, et d’autres qui n’ont pas le temps ni les moyens d’y penser, surtout les moyens financiers.

SI ON SE MET À LA PLACE D’UN ENFANT CHEZ VOUS ÇA SERA QUOI SA SEMAINE TYPE DANS VOTRE ECOLE ?

Je me retourne vers le fils d’Émilie pour lui poser la question …

Tu sais déjà ce que tu vas faire ?

Le bonhomme de quatre an et demi veut apprendre à lire.

Il vient déjà régulièrement à la Pépi (c’est le petit nom que porte l’école) et il se réjouit de commencer sa première année d’école, dehors, dans la nature. Assis dans la paille à nos côtés, il a d’ailleurs rédigé un magnifique papier qu’il me tend, probablement un résumé de notre conversation. Il sait déjà bien écrire.

Émilie : Les enseignantes, même si elles pourront exploiter la nature et le fil des saisons pour donner leur classe, respecteront le plan d’études romand (PER) et ses exigences. Mais comme on le sait, tous les enseignants ont une marge de manœuvre. Le plan d’études, donc le contenu sera suivi mais la forme sera pensée différemment. 

L’enseignement se fera principalement en extérieur. Les enfants bénéficieront d’un rapport privilégié au temps météo et au temps qui passe. L’enseignement par petit groupe est idéal pour transmettre des savoirs et respecter le rythme de chaque enfant. Cela laisse plus de place au relationnel. Et c’est ce qui tient à cœur à nos deux enseignantes dans cette façon d’enseigner, c’est que naturellement tout enfant aime apprendre, donc l’idée c’est de ne pas couper cette envie-là mais plutôt de la nourrir, et la seule façon de nourrir ça c’est de laisser l’enfant libre dans ses apprentissages et de répondre à ses besoins (dans ce qu’il demande).

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Maude : c’est clair que dans une classe de 24 enfants, avec chaque enfant qui a sa manière d’apprendre et son rythme, ça complique forcément la tâche de l’enseignant qui peut difficilement répondre aux besoins de chaque enfant.

Dans une classe où il y a moins d’enfants, c’est plus accessible pour les enseignants de permettre à tel enfant de faire cet apprentissage à ce moment-là, pendant qu’un autre enfant du même âge en fera un autre… Les deux écoliers se rejoindront sur l’échelle de leur développement respectif durant le cursus scolaire. Il n’y a pas de compétition, ni de stress. Chacun se sent reconnu et légitime dans sa singularité.

En UAPE, la norme c’est 12 enfants par éducatrice, mais dans les écoles publiques, les enseignants ont jusqu’à 24 enfants par classe…. Ce qui nous amène sur la question de la création d’une UAPE (unité d’accueil pour écoliers) en parallèle de l’école. Elle ouvrira en même temps que l’école, ici à la Pépi, l’idée étant d’offrir aux écoliers un accueil après leur classe.

Émilie évoque le coup de moteur à donner pour avancer sur ce dossier. Car pour ouvrir un lieu d’accueil parascolaire, il y a une quantité impressionnante de normes auxquelles il faut pouvoir répondre.

L’école et l’UAPE se partageront donc le terrain de jeux et d’apprentissages qu’offre la Pépi grâce à son équipe déterminée et engagée.

Les enfants seront amenés à expérimenter leurs premières années de scolarité dans un environnement qui ne ressemble en rien aux classes d’écoles conventionnelles. L’enseignement se fera en extérieur, par tous les temps, les enfants devront donc venir « équipés » pour l’occasion.

QUE SOUHAITEZ VOUS TRANSMETTRE AUX ENFANTS ?

Émilie : De la simplicité.

Maude : Une connexion avec la nature, donc avec leur propre nature, et leur épargner un p’tit peu du conditionnement de cette société.

Émilie : les gens sont déracinés actuellement, ils ne savent plus où ils vont, ni qui ils sont.

En mettant les mains et les pieds dans la terre, les enfants apprennent à connaître leur environnement et donc à se connaître eux-mêmes. Ça leur apporte un équilibre, un ancrage.  Ici, typiquement, le programme s’arrête à la 4H, donc ils vont forcément y aller au conditionnement, mais au moins ils sauront qui ils sont, et on espère que ça les aidera à tracer leur chemin dans notre société. C’est déjà une bonne base éducative, qui solidifie. Et encore une fois, je pense que c’est important que les enseignants qui travaillent à l’école publique ne bifurquent pas tous dans ce genre d’école alternative, et qu’ils utilisent leur marge de manœuvre pour apporter aux enfants cette approche un peu différente en lien avec la nature.

QUELLE EST VOTRE RELATION AVEC L’ECOLE PUBLIQUE, ET COMMENT EST PERÇU VOTRE CONCEPT PAR LES ENSEIGNANTS QUI SONT A BEX PAR EXEMPLE ?

Émilie : une enseignante du Cycle à Bex m’a transmis qu’une dizaine d’enseignants sont motivés à faire de plus en plus de sorties en nature avec leurs classes et sont intéressés par notre concept. Il y a donc un potentiel mais à nouveau, il s’agit pour le moment d’initiatives individuelles de la part des enseignants, ce n’est pas encore un positionnement ferme et la volonté d’une direction d’établissement qui prend vraiment cette destination et l’officialise dans son programme.

Il y a un courrier qui a été envoyé aux écoles pour les informer de ce que nous faisons donc nous en saurons un peu plus dans un avenir proche.

Je suis très critique vis-à-vis du système scolaire, mais si j’étais prof, je resterais dans le public. Il faut que les professionnels qui sont intéressés par ce genre de démarches dites alternatives restent dans le public. Ce serait dommage que toutes ces personnes partent dans le privé, car la richesse de nos métiers de transmission réside justement dans le fait que ce sont les individus qui créent le mouvement et donc le changement.   Et il y a vraiment de quoi faire quelque chose de bien dans le public aussi.

Un grand merci à Maude et Émilie pour ce moment d’échange authentique et enrichissant.

Alors que j’allais quitter ce lieu magique, un groupe d’enfants qui suivaient une classe en plein air avec leur enseignante, déboulent en courant sur la petite place où était garée ma Fiat Panda. C’était l’heure de la récré ! Impossible de manœuvrer discrètement pour m’en aller. Je reste donc un petit moment, assise dans ma voiture et j’admire les ruches qui trônent juste en face de moi.

Finalement, une fois que tous les enfants sont en train de jouer sur la charrette, je m’éclipse tout tranquillement.

De retour sur le bitume, et avant de reprendre la route en direction de Montreux, je ne peux m’empêcher de m’arrêter afin de saisir encore une image de ce beau paysage.

On espère que ce petit voyage raconté par Daphné vous aura plu. 

Vous pouvez retrouver plus d’informations sur le projet sur les deux sites suivants: Educaterre et La Pépi.

 
Ressources: 

[1]: Peter, G. (2016). Libre pour apprendre, Actes Sud

[2]: Article publié en août 2020 dans l’Illustré https://www.illustre.ch/magazine/lecole-reconnecte-enfants-nature

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